La gestion des lieux contaminés - Dr Michel Tétreault

La gestion des lieux contaminés au Ministère de la Défense Nationale

Par :Major François Lauzon, M.Eng., CD, Chef-Génie de l'environnement, DGE, QGDN

Le MDN est le plus important des organismes fédéraux. Il compte 60 000 militaires des Forces canadiennes (FC) régulières, 30 000 réservistes et environ 20 000 employés civils. Avant 1986, le ministère était responsable du développement et du maintien de 70 bases et stations réparties à travers le pays et ceux d'outre-mer. De nos jours, le ministère gère 27 bases au pays. Elles occupent un territoire d'un peu moins de 20 000 kilomètres carrés.

Sur ce territoire, le ministère doit assurer un niveau élevé de responsabilité environnementale pour tout ce qui concerne les infrastructures associées et les activités des forces. Il a la tâche de minimiser l'impact environnemental des activités passées et présentes. Il doit également gérer une grande variété d'enjeux environnementaux, allant de l'effet des vols à basse altitude le long de corridors écologiquement sensibles, à la décharge de sédiments de dragage. Depuis 1992, les lieux contaminés sont devenus l'enjeu principal de l'allocation de ressources financières environnementales. Cet article offre un aperçu de l'approche adoptée par le MDN pour la gestion des lieux contaminés.

Une problématique étendue

Le ministère étend sa juridiction sur une aire géographique très vaste, où les FC exercent des activités très diversifiées. Le MDN doit donc composer avec une large gamme de contaminants de types divers et des conditions de surface et souterraine disparates. Exception faite de l'industrie pétrochimique, il entrepose plus de carburant que quiconque au Canada. Il n'est donc pas surprenant que plus de 75 % des lieux contaminés répertoriés aient servi à l'entreposage et à la distribution de carburant.

 

Dépotoir de barils à contenu inconnu, à la SFC Alert, TNO

 

Dépotoir de batteries à la SFC Alert,TNO

 

Étude d'un lieu contaminé à la BFC Suffield, Alberta

 
 
 

Les autres sites présentent des conditions diverses. Ainsi, le ministère exploite un bon nombre de petits et moyens sites industriels. De ce fait, il est propriétaire de plusieurs lieux contaminés par des solvants halogénés et des métaux toxiques résultant des pratiques courantes mais inadéquates qui avaient cours autrefois. Par ailleurs, les champs de tir accusent un potentiel inquiètant de contamination par le plomb des eaux de surface et souterraines. Quant à l'entrainement des sapeurs-pompiers, il a causé des problèmes particuliers de contamination souterraine des sites utilisés.

Ces problèmes ne sont pas exclusifs au MDN et leur gestion peut reposer sur des approches éprouvées par d'autres corporations et municipalités. Parmi les problèmes spécifiques du MDN, on retrouve les munitions non-explosées parsemées sur les aires d'entrainement de l'artillerie lourde ou aérienne ; la contamination potentielle aux Centres de Recherche pour la Défense, qui, de la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu'au millieu de la guerre froide, se sont livrés à l'essai des mesures de protection contre les agents chimiques de guerre, et finalement la contamination des lieux isolés du Grand Nord, pourvus d'écosytèmes sensibles et de conditions uniques souterraines, particulièrement en ce qui concerne le pergélisol.

Contexte législatif

Le MDN est assujetti à certaines lois fédérales qui gouvernent les activités courantes et l'environnement. La loi canadienne sur l'évaluation environnementale établit l'obligation de réaliser des évaluations environnementales. Ces évaluations visent à identifier les impacts potentiels de toutes les activités du MDN et des FC, et à éviter la contamination des lieux. La Loi canadienne sur la protection de l'environnement (LCPE) a été promulguée pour s'attaquer au problème des matières toxiques dans l'environnement. Selon la LCPE, le MDN doit prendre des mesures raisonables pour éviter ou réduire l'échappement des substances toxiques contrôlées. Environnement Canada a le pouvoir d'agir comme agence d'observation et d'application des règlements. La Loi sur les pêches est la doyenne des lois canadiennes sur l'environnement. Elle interdit le déversement dans les cours d'eau de toute substance pouvant nuire aux poissons ou à leur milieu. C'est la loi fédérale environnementale la plus vigoureuse.

Travaux de déclassement à la SFC Moisie, Québec

En absence de lois fédérales visant les substances pertinentes à un site et dictant une intervention basée sur des critères de concentration descontaminants, la politique du MDN consiste à se référer autant que possible aux plus sévères des recommandations provinciales ou celles développées par le Conseil canadien des ministres de l'environnement (CCME). Dans le cas des sites situés sur les bases actuelles, une approche de gestion du risque peut être adoptée pour établir le besoin d'intervention.

La structure de gestion

En 1983 le ministère a créé la Direction Conservation et Environnement. Celleci est devenue en 1992, la Direction Générale Environnement (DGE), constituée de deux directions: la Direction Gérance de l'Environnement, responsable de la stratégie de développement durable, des systèmes de gestion environnementale et des resources naturelles, et la Direction Protection de l'Environnement, responsable de la prévention, de la gestion des matières dangereuses et de la gestion des lieux contaminés.

En parallèle, les bases et commandements ont créé des fonctions d'officiers de l'environnement. Finalement, en 1995, la société de la couronne, Construction de Défense Canada (CDC), mise sur pied pour fournir des services de gestion de contrats des projets majeurs de construction et entretien des infrastructures du MDN, a enterpris de s'impliquer dans les projets d'assainissement des lieux contaminés.

Normalement, l'officier de l'environnement d'une base établit la priorité des sites de sa base en s'appuyant sur un audit environnemental réalisé au préalable, et fait une demande de fonds auprès de la DGE pour réaliser une caractérisation plus appronfondie et au besoin, l'assainissement du site. La DGE accorde les fonds en s'appuyant en partie sur la cote du site dans le Système national de classification. La caractérisation et l'assainissement sont confiés à des consultants et entrepreneurs par l'officier de l'environnement qui gère les projets, souvent avec le soutien de la CDC.

En plus des groupes susmentionnés, qui sont impliqués dans la gestion des sites sous la gérance des unités locales, la Direction Générale de la Construction et des Services Immobiliers (DGCSI) est responsable des lieux contaminés qui se trouvent sur les propriétés déclarées excédentaires et destinées à être transférées à d'autres organismes publiques ou privés. La DGCSI suit les directives établies par la DGE pour la gestion de leurs lieux contaminés lors des déclassements.

Les initiatives principales

Les programmes financiers nationaux du MDN consacrés à la gestion des lieux contaminés ont débuté aux alentours de 1989, avec l'exécution assez systématique d'études de base environnementales, auxquelles ont été alloués environ 6 M$. Ces études de base ont mené à la création en 1992 du programme d'environnement du ministère (PE) dont la DGE est chargée de gérer. Le programme d'assainissement des sites contaminés (PASC) est la plus importante composante du PE. Il a été créé pour permettre aux bases de caractériser et au besoin d'assainir les lieux contaminés résultants d'activités antérieures à 1992. Ces sites sont désignés sites hérités. Les lieux contaminés créés après 1992 sont de la responsabilité des bases et doivent être gérés à même leurs budgets de fonctionnement.

Depuis 1992, environ 250 M$ ont été attribués au programme d'assainissement des sites contaminés. En plus du PASC, destiné à la gestion de la majorité des sites hérités, la DGE a géré un certain nombre de projets spéciaux de grande envergure : contamination par BPC à Saglek, au Labrador ; nettoyage de la ligne DEW (300 M$) ; contamination par hydrocarbures à Goose Bay, au Labrador (12 M$), extraction de plomb des sols à Longue-Pointe, Montréal (31 M$). À ce jour, la DGCSI a attribué 34 M$ aux lieux contaminés sur les propriétés en voie de déclassement.

La DGE a développé et implanté une base de données des lieux contaminés, sous le nom d'Aladdin. Elle a été créée à partir d'un inventaire initial réalisé par la DGE, mais il est du ressort des bases individuelles d'accomplir sa mise à jour. Le Conseil du Trésor (CT) requiert aussi de tous les ministères, incluant le MDN, de tenir à jour un inventaire complet de leurs dettes environnementales. Ceci permettra éventuellement au CT de tenir compte de ces dettes dans le calcul de la dette nationale. Les lieux contaminés représentent la dette environnementale la plus importante du MDN.

En vue de rationaliser l'établissement de la priorité des lieux contaminés, la DGE a développé le Cadre de travail d'assainissement des lieux contaminés, qui établit les grandes lignes du processus que les bases sont appelées à suivre.

Cadre de travail d'assainissement des lieux contaminés du MDN

Le Cadre s'applique surtout aux sites sur les bases actives. Même si les procédures suivies lors de la mise hors service des bases sont semblables à celles du Cadre, les facteurs supplémentaires dont on doit tenir compte lors de transactions immobilières sont énumérés dans un document séparé, préparé pour la DGCSI.

Le Cadre est un outil de gestion permettant de s'assurer que les étapes appropriées sont suivies pour caractériser et classer par ordre de priorité les lieux contaminés, et que l'assainissement s'effectue d'une manière rentable. Le document ne vise qu'à fournir des lignes directrices pour la gestion des lieux contaminés. Il est reconnu d'emblée que différentes approches et technologies peuvent être utilisées pour caractériser et assainir des lieux contaminés dont les conditions et les critères diffèrent.

Le Cadre consiste en une énumération et une description des étapes à suivre, basées sur les approches classiques adoptées par le milieu professionel. De plus, il fournit des modèles d'énoncés des travaux typiques requis pour l'octroi de contrats aux différentes étapes du processus. Il a été reconnu par les auteurs d'un audit interne indépendant comme étant un progrès appréciable vers l'atteinte d'un bon rendement économique des projets environnementaux. Compliments effusifs provenant de vérificateurs!

Techniques d'assainissement

Une gamme plutôt étendue de technologies ont été utilisées au cours des ans pour l'assainissement des lieux contaminés du MDN. Le choix des technologies est guidé dans une certaine mesure par le Cadre, mais les consultants jouent un rôle clé dans l'évaluation de la pertinence des technologies selon les conditions spécifiques du site. Le MDN a acquis en cours de route une expérience enviable dans la sélection et l'application des techniques d'assainissement. Alors que la tendance était d'adopter des technologies qui avaient fait leurs preuves, le ministère a su garder l'esprit ouvert à l'égard des technologies émergeantes.

Les diverses technologies utilisées ou étudiées sont trop nombreuses pour être énumérées au complet ici, mais la liste qui suit offre un aperçu intéressant :

Méthodes in-situ

  • BFC de Borden : Funnel-and-GateMC avec Biocurtain, où l'eau souterraine est dirigée à l'aide de rideaux de palplanches vers une zone de traitement biologique ;
  • • BFC de Borden : Biocell, où des sols imprégnés de carburants sont excavés, bio-activés et remis en place avec installation de système d'injection d'air ;
  • • BFC de Petawawa : une série de technologies a été utilisée pour assainir le site d'une station-service déclassée. Pour la zone de sols contaminés, une extraction des vapeurs accompagnée de la biofiltration des vapeurs a été suivie d'une injection continue d'air. Pour les eaux souterraines, un pompage a été accompagné de traitement par charbon activé ;
  • • La phytorestauration fait également l'objet d'un essai à la BFC de Chilliwack . Un programme d'atténuation naturelle contrôlée a été adopté au site d'entrainement des sapeurs-pompiers de l'ancienne BFC d'Uplands à Ottawa, et est à l'étude pour une station service déclassée à la BFC de Borden.

Méthodes ex-situ

Cellule de Bio-traitement en fonctionnement à la SFC Chatham, Québec

Parmi les méthodes ex-situ adoptées, on retrouve :

  • la désorption thermique à basse température à la BFC de Cold Lake ;
  • l'incinération à la BFC de Goose Bay ;
  • le traitement et l'amendement du sol (Landfarming) à la BFC de Borden et la BFC d'Edmonton.

Collaborations techniques et retombées scientifiques

Le MDN a acquis une position de leader dans le développement de l'approche de gestion des lieux contaminés fédéraux en assumant la co-présidence du Groupe de travail du gouvernement fédéral sur la gestion des lieux contaminés. Le ministère collabore aussi avec d'autres organismes gouvernementaux et privés au développement de solutions pour des lieux contaminés.

Les pratiques actuelles établies par le MDN ont été développées au cours des ans, souvent en collaboration avec le milieu universitaire. Parmi ces collaborateurs on retrouve l'université de Waterloo, l'université de l'Alberta et l'université de Carleton. En raison de son statut d'unité intégrale du MDN, le Collège Militaire Royal du Canada (CMR) à Kingston, a établi des liens privilégiés avec les gestionnaires de l'environnement à tous les niveaux du ministère. La contribution la plus significative du CMR à la gestion des lieux contaminés est fournie par le Groupe des sciences de l'environnement, qui a adopté un rôle central dans la gestion des lieux contaminés dans l'Arctique. Le Groupe de recherche en génie de l'environnement et le Groupe de recherche sur les eaux souterraines, contribuent aussi de façon appréciable au développement de protocoles et de solutions.

Dans tous les cas une relation mutuellement bénéfique s'est établie, où l'université fournit son expertise technique dans l'étude des problèmes et le développement des solutions, tout en acquérant de précieuses données pour la recherche. De cette façcon, les enjeux du MDN servent à l'avancement des connaissances scientifiques. Les partenaires universitaires, en particulier le CMR, jouent aussi un rôle clé dans l'éducation et le développement professionel continu des gestionnaires de l'environnement du MDN.

 
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